André Crocq – Laurent Gérault : « Les réseaux intelligents sont l’un des piliers de la nouvelle politique énergétique »

Smart Ideas to Link Energies (SMILE) est l’un des deux projets lauréats du volet Réseaux électriques intelligents du programme pour la Nouvelle France Industrielle lancés par le gouvernement en 2015. Le dispositif,qui vise à faire émerger de nouvelles solutions smart grids et à leur offrir une vitrine industrielle, est en place et commence à porter ses fruits comme l’expliquent André Crocq, conseiller régional de Bretagne en charge de la transition énergétique, et Laurent Gérault, conseiller régional de Pays-de-la-Loire. Ils co-président par ailleurs l’association SMILE.

Décryptages : Qu’est-ce que SMILE mobilise, comme territoires, partenaires et moyens ?

LG: SMILE regroupe deux régions (Bretagne et Pays-de-la-Loire), deux métropoles (Nantes et Rennes) et quatre syndicats départementaux d’énergie (Vendée, Ille-et-Vilaine, Loire-Atlantique et Morbihan) soit près de 8 millions d’habitants. En outre 120 entreprises — des PME locales aux grands groupes nationaux positionnés sur l’ensemble de la chaîne de valeur des smart grids — ainsi que des structures de recherche sont mobilisés. Côté financement, 300 millions d’euros sont prévus dans les cinq ans à venir, qui seront répartis entre 45% pour le public et 55% pour le privé, assurés par l’Ademe, des fonds d’Etat, le fonds européen de développement régional (FEDER) et la participation des régions, ainsi que par des industriels.

Où en est-on de la mise en œuvre de SMILE ?

AC : L’association a été créée en septembre 2016. Nous avons mis en place une équipe de coordination et quatre groupes d’experts (Territoires et citoyens ; Financeurs ; Filière et rayonnement ; Scientifique et technique) pour accompagner les projets, soit dans leur phase d’émergence, soit dans leur mise en œuvre. Notre objectif est que tous les projets sortent. Actuellement, nous sommes dans la phase d’homologation. Cinq projets ont été retenus cet été par le conseil d’administration et 10 projets supplémentaires sont en vue. PRIDE, une plate-forme interopérable et cyber-sécurisée d’échanges de données sur les smart grids, a été lancée en mai 2017 à Rennes. Elle regroupe les gestionnaires de réseaux de gaz et d’électricité, CEA, Orange, le Pôle image et réseaux, des PME du numérique, etc. Il y a aussi des projets en amont et en aval des réseaux autour de la flexibilité des productions renouvelables et de la consommation des industriels et des particuliers, de l’autoconsommation, de la mobilité, etc.

L’une des originalités de SMILE est d’être portée par deux régions, en co-présidence. Pourquoi ce choix ?

LG : Nos territoires sont complémentaires et cohérents. Le Grand Ouest présente de nombreux points communs, sur les plans géographique et économique. Nous travaillons déjà ensemble sur des questions maritimes et environnementales, par exemple.
En outre, la mobilité, la mise en place de plates-formes d’échanges de données sont des enjeux nécessitant de travailler en « inter-région». Et puis, le principe de SMILE oblige les collectivités à travailler différemment. Elles sont habituées à lancer des appels d’offres pour des besoins précis. Dans le cadre de SMILE, ce sont les entreprises qui proposent leurs services et les collectivités doivent leur offrir un terrain de jeu, s’il le faut en s’unissant avec d’autres régions et en laissant de côté les questions d’étiquettes politiques ou de frontières administratives.
Enfin unis, nous sommes bien plus efficaces et visibles sur le plan international.

AC : La structure de nos réseaux nous oblige à sortir du cadre régional. La Bretagne, qui est une péninsule énergétique, reste très dépendante pour son alimentation
électrique des autres régions de France et notamment des Pays de Loire. Il est donc logique de mener en partenariat des actions dans le domaine du pilotage des réseaux.
En outre, nos entreprises ne connaissent pas les limites administratives. L’important est d’avoir une gouvernance assez resserrée qui permet de bien suivre les projets.

Comment SMILE s’intègre dans la politique énergétique régionale et quel est son impact sur vos territoires ?

AC : La gestion des réseaux est l’un des éléments forts de la sécurité électrique d’une région comme la Bretagne. Le Pacte électrique breton, signé en 2010 entre la région et l’Etat, repose sur trois piliers, qui sont la maîtrise de la consommation d’énergie, le déploiement massif des énergies renouvelables et la sécurisation des approvisionnements notamment par le renforcement des réseaux. La Bretagne dispose des ressources pour être à la pointe du développement des renouvelables, mais, dans un système décentralisé, le pilotage intelligent des systèmes énergétiques est nécessaire. Le projet SMILE va accompagner cette volonté. Concrètement, RTE et Enedis se sont engagés à investir ensemble 80 millions d’euros. GRTgaz et RTE ont déjà commencé à déployer des matériels innovants.

LG : Les réseaux intelligents, et donc SMILE, sont l’un des cinq piliers de la nouvelle politique énergétique de la région, fixée en décembre 2016 et déclinée en 52 actions concrètes, qui vont des investissements pour accompagner le développement des ENR à l’expérimentation de la motorisation gaz, au stockage de l’hydrogène, et à la rénovation énergétique. SMILE crée une dynamique sur nos territoires. C’est un vecteur d’accélération d’émergence des projets et des investissements.
Les entreprises constatent qu’il se passe quelque chose dans le Grand Ouest. Il y a une forme de challenge et des synergies se créent. Nous ferons le bilan dans cinq ans,
mais SMILE donne déjà une visibilité à notre région et à son dynamisme.

Quels sont les freins et les obstacles que vous rencontrez ?

LG : La difficulté réside d’abord, pour les collectivités, dans l’adaptation à une nouvelle manière de travailler afin de mettre en contact des entreprises qui ont des projets
et des territoires qui ont envie de les faire émerger. Ce n’est pas si facile. Il ne faut pas tomber dans la lourdeur administrative. Il a fallu simplifier et mettre en place un dispositif qui accélère les projets. Il faut aussi rendre visible les financements possibles et les capacités de mobilisation financières.
Nous devons être un facilitateur. Les choses se mettent en ordre de marche et SMILE a déjà bien évolué. Il est encore un peu tôt pour estimer les freins. Nous verrons dans
deux ou trois ans si nous constatons un ralentissement dans l’émergence des projets, ainsi que les causes éventuelles.

AC : Je n’ai pas constaté de freins ou d’obstacles, mais ce type de projet nécessite un peu de temps. Il faut que ce soit compris, que chacun trouve sa place et que la gouvernance s’installe. Nous avons voulu constituer des groupes d’experts ouverts. Ils sont désormais en place. Ils nous apporteront la dynamique collective qui permettra
d’accélérer et de renforcer le déploiement de projets. Nous commençons à être identifié comme un territoire sur lequel des expérimentations smart grids ont lieu. D’autres
régions et des entreprises nous sollicitent.
En revanche, sur certains sujets c’est plutôt une clarification juridique et la mise en place d’un cadre techno-économique qui est nécessaire. Pour l’autoconsommation,
par exemple, nous attendons les résultats des travaux de la CRE.

Comment participez-vous au rayonnement du savoir-faire dans le domaine des réseaux intelligents en France et à l’international ?

AC : Nous réfléchissons à mettre en place des vitrines SMILE, sous la forme de showrooms ou de relais numériques. Ce dispositif montrerait comment fonctionnent les activités smart grids développées, valorisera les projets et les partenaires et permettra aux acteurs de savoir où s’adresser pour expérimenter.

LG : Les pilotes développés dans nos régions seront applicables, plus ou moins directement, ailleurs en France, en Europe ou dans le monde. Par exemple, l’autonomie énergétique des îles est un enjeu mondial.
Les projets d’Ouessant ou de l’île d’Yeu, sur la gestion de la demande d’électricité, le stockage, ou les déplacements apportent des réponses. Nous étions au salon Utility Week, à Amsterdam début octobre, et nous serons au World Electronic Forum, qui regroupera tous les grands industriels de l’électronique fin octobre à Angers. A Amsterdam, une vingtaine d’entreprises ont exposé leur savoir-faire sous la bannière SMILE. Des contacts ont été pris et l’ambassadeur de France aux Pays-Bas souhaite organiser un échange de délégations dans les mois qui viennent. En outre, nous avons décidé, avec nos amis de Flexgrid, de nous unir sous l’intitulé « Smart Energies France » pour représenter à l’international l’excellence française dans le domaine des réseaux intelligents.