Jean Jouzel « Les acteurs de l’énergie ont un rôle essentiel à jouer dans la préservation du climat. »

Jean Jouzel, Directeur de Recherche émérite au CEA, co-auteur de deux rapports du GIEC est reconnu comme l’un des ambassadeurs de la lutte contre le réchauffement climatique. Il rappelle inlassablement que, si le pic d’émissions des gaz à effet de serre n’est pas atteint d’ici à 2020, il deviendra très difficile de respecter l’Accord de Paris et de limiter à 2°C le réchauffement de la Terre.

Les dernières nouvelles sur le front du climat ne sont pas très bonnes, avec une hausse globale des émissions de CO2 en 2017. Où en est le climat de notre planète ?

Jean Jouzel : En 2017, les émissions de CO2 ont recommencé à augmenter après une quasi-stagnation entre 2014 et 2016. Cette hausse est notamment liée à l’augmentation des émissions en Chine. Mais en France non plus nous ne sommes pas sur la bonne trajectoire. Là où on attendait une baisse de 3 %, les émissions ont augmenté de 3,5 %. Ces chiffres sont très décevants
alors qu’il y a urgence à atteindre le pic des émissions des gaz à effet de serre. Si ce pic n’est pas atteint en 2020, il sera très difficile de respecter l’Accord de Paris. Je rappelle que l’augmentation de l’effet de serre se traduit par une augmentation de la quantité de chaleur disponible dans les différentes composantes du système climatique, dont plus de 90 % sont absorbés par l’océan. L’indicateur clé du réchauffement est l’élévation du niveau de la mer, conséquence de la dilatation de l’océan du fait de son réchauffement et de la fonte des glaces du Groenland et de l’Antarctique
de l’ouest. En outre, depuis le début des années 2010, nous avons connu les années les plus chaudes depuis 150 ans. 2016 a été une année record en termes de phénomènes climatiques extrêmes. Il n’y a pas vraiment de bonne nouvelle sur le front du climat.

Quel est le rôle de l’énergie dans le changement climatique ?

JJ : Les énergies fossiles constituent le principal contributeur à l’augmentation de l’effet de serre, qui est liée aux trois-quarts aux émissions de CO2. Ces émissions sont pour environ à 85 % liées aux combustibles fossiles – qui restent notre première source énergétique – à 10 % à la déforestation et à 5 % à la fabrication du ciment. Actuellement, nous émettons 40 milliards de tonnes
de CO2 par an. Si on veut rester en-deçà de 2°C de réchauffement, il ne faudrait pas à l’avenir en émettre plus de 800 milliards de tonnes. Nous n’avons plus que vingt ans d’émissions au rythme actuel. Pour respecter l’Accord de Paris, une condition nécessaire, mais pas suffisante, est de limiter les émissions de CO2. Cette condition ne tient que si les émissions d’autres gaz à effet de
serre n’augmentent pas.

Les prix des énergies renouvelables et du stockage d’électricité baissent rapidement. L’étude de la CRE publiée récemment montre que des systèmes fortement décarbonés (à plus de 80 %) sont viables à l’horizon 2050. Pensez-vous que les énergies renouvelables peuvent « sauver le climat » ?

JJ : Développer les renouvelables est indispensable pour limiter le réchauffement climatique. Si on veut respecter l’objectif de 2°C, il faut arriver à la neutralité carbone dans la deuxième moitié de ce siècle et donc quasiment ne plus utiliser de fossiles à l’horizon 2070-2080. Dans un rapport sur les énergies renouvelables, le GIEC a estimé que, si on y mettait les moyens et si les décisions
étaient prises rapidement, on pouvait espérer que la moitié de notre énergie soit d’origine renouvelable à l’horizon 2050.
Cela montre le potentiel très important des renouvelables. Mais récemment l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a estimé que les émissions liées aux combustibles fossiles vont continuer à croître jusqu’en 2040. Si c’était le cas, cela ne laisserait pas de place aux renouvelables et conduirait à un réchauffement très important. Il est peu probable que seules les énergies renouvelables
puissent répondre à l’objectif de la neutralité carbone. D’autres solutions complémentaires doivent être mises en oeuvre, comme le captage du gaz carbonique. Le nucléaire aussi présente l’avantage de ne pas émettre de CO2. Il faut que les renouvelables se développent et prennent rapidement la place du charbon.

On observe que le charbon résiste, en Chine notamment mais aussi en Europe. Quelle est selon vous la meilleure stratégie pour accélérer le déclin du charbon ?

JJ : Si la pression citoyenne était suffisante, le secteur financier pourrait être amené à ne plus soutenir la filière du charbon. Il faudrait arrêter les subventions. Mais la meilleure façon de limiter l’utilisation non seulement du charbon, mais aussi des autres combustibles fossiles, reste de fixer, au niveau mondial, un prix du CO2 assez élevé pour accélérer le développement des énergies
renouvelables. Cependant ces énergies doivent devenir à terme compétitives, sans aides. Malheureusement, au niveau international, nous sommes loin d’une telle décision. Dans de nombreux pays, le charbon est disponible et peu cher. Il est source d’emplois. Mais le développement des renouvelables va aussi créer de nouveaux emplois. Les transitions sont toujours difficiles. Il faut les anticiper et les préparer.

L’avenir du gaz n’est possible que si la transition vers le gaz renouvelable est rapide et s’opère à des coûts compétitifs.

Le gaz naturel émet moins de CO2 que le charbon et le pétrole, et peut jouer un rôle pour faciliter l’insertion des EnR intermittentes dans les systèmes électriques. Quel est votre point de vue sur l’avenir du gaz naturel ?

JJ : Il est certain que la production d’énergie à partir de gaz naturel émet deux fois moins de gaz à effet de serre qu’à partir de charbon. Le rapport est intermédiaire avec le pétrole. Le gaz naturel peut aider à la transition dans les pays qui utilisent du charbon. En outre, les réseaux de gaz permettent d’introduire de l’hydrogène et du méthane de synthèse dans le système énergétique. Ils sont un moyen de stocker l’énergie issue des renouvelables. Néanmoins, l’avenir du gaz n’est possible que si la transition vers le gaz renouvelable est rapide et s’opère à des coûts compétitifs.

Le secteur du transport semble avoir des perspectives prometteuses de décarbonation, particulièrement dans des pays dont le mix électrique est peu carboné. Quelle est votre vision du transport de demain ?

JJ : Les transports sont l’un des secteurs où les émissions augmentent le plus rapidement. Différents vecteurs sont possibles pour la mobilité de demain. L’électricité en sera le principal en France. Mais cela n’aura de sens que si l’électricité est produite à partir d’énergie n’émettant pas de gaz à effet de serre. Il ne faut pas négliger la pile à combustible. Je suis heureux que Nicolas Hulot ait consacré un plan à l’hydrogène. Le couplage entre la production d’hydrogène et la production d’électricité renouvelable via l’hydrolyse est particulièrement intéressant car il permet de stocker
l’énergie pour la restituer plus tard sous forme d’électricité ou de gaz par méthanation. Si nous n’utilisons pas les sources d’énergies renouvelables de façon optimale, nous manquerons la cible.

On vous présente souvent comme l’ambassadeur du climat. Quels messages forts souhaitez-vous faire passer aux acteurs de l’énergie ?

JJ : Les acteurs de l’énergie ont un rôle essentiel à jouer dans la lutte contre le réchauffement climatique. Les énergéticiens doivent garder en tête que le premier levier reste l’efficacité énergétique et les économies d’énergie, même si c’est difficile de demander à ses clients de limiter leur consommation. Ils doivent avoir une vraie vision citoyenne. Les grands acteurs du secteur, comme EDF, doivent aussi accepter que de nouveaux acteurs – collectivités locales, PME, citoyens, etc. – participent à la production d’énergie et aux décisions relatives à ces usages. C’est un monde qui change pour les énergéticiens. Je pense que c’est positif et que cela favorise le développement des énergies renouvelables. Actuellement les oppositions locales sont un frein au développement des renouvelables, mais il faudra aussi beaucoup d’innovation et de recherches pour diminuer encore leurs coûts, rendre compétitif le stockage, éviter l’utilisation de terres rares dans les installations
solaires, donner au client final les moyens de gérer sa consommation, etc. Quand ces caps auront été passés, les EnR s’imposeront, je l’espère, naturellement aux consommateurs.