Edito : Ne pas réfléchir sur notre avenir commun, c’est être coupable d’indifférence

Au troisième livre des Essais, Montaigne a cette jolie phrase : « Le monde n’est qu’une branloire pérenne : toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte, et du branle public, et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. » Le Montaigne contemporain (s’il existait) y ajouterait, aux exemples de branloire, l’énergie.

La démarche prospective de la Commission de régulation de l’énergie n’allait pas de soi. Pour le monde énergétique, les institutions politiques et administratives françaises, le public, les consommateurs, notre Commission s’est révélée, année après année, un roc de solidité, d’édiction de délibérations répondant à des missions précises et circonscrites dans l’espace et le temps. L’époque voulait ouvrir les marchés de fourniture à la concurrence et l’œuvre de conciliation de l’histoire énergétique française
avec les nouvelles idées requérait précision, sérénité, force et travail. La Commission naquit avec cette mission à sa charge ; elle n’a, en réalisant tous les jours les promesses de son baptême, jusque-là jamais tremblé. Il y avait d’ailleurs de quoi être fier : une fourniture d’électricité et de gaz à
un prix raisonnable, partout sur le territoire, des opérateurs régulés efficaces et souvent conquérants, des réseaux fi ables et dignes d’estime, un système énergétique respecté, des équipes brillantes à la rescousse des défaillances.
La France, en toutes ses puissances, doit désormais répondre à l’extrême désir de ses citoyens d’engager son industrie, son économie, ses esprits dans la lutte contre le changement climatique. Ses institutions doivent également assurer à ces mêmes citoyens le bénéfice de la révolution numérique.
Sans coordination, sans discours commun, sans projection collective, la capture privée ou sectorielle des bénéfices du changement menaçait la péréquation, les principes d’égalité, l’action solidaire, l’excellence pour tous. Il fallait agir. Le Président de la Commission, Jean-François Carenco, créa ainsi le Comité de prospective, devenu depuis lieu de tourbillon des idées nouvelles et maison commune de l’imagination de l’avenir énergétique.

Les rapports, au rythme de l’ardeur laborieuse de groupes de travail industrieux, sortent depuis, régulièrement, et scandent l’actualité énergétique française : mobilité électrique, stockage, bénéfices du
numérique, gaz vert, nouvelles dynamiques locales, données, rien n’est épargné, parce que tout est considéré. La marche de l’intelligence est lancée et ne s’arrêtera plus.

Gramsci (un Montaigne passé par Marx) écrivait que l’indifférence était « la matière inerte où se noient souvent les enthousiasmes ». Ne pas réfléchir sur notre avenir commun, c’est être coupable d’indifférence. Certes, nous occuper du temps présent occupe nos jours et nos veilles. Mais c’est avoir du cœur que d’avoir le courage et l’énergie de suspendre, quelquefois, le fracas du temps quotidien pour avoir le loisir de lever les yeux, faire respirer l’esprit et s’engager dans le chemin de l’avenir.

Jean-Laurent Lastelle
Commissaire référent du Comité de prospective de la CRE jusqu’au 31 décembre 2019