Interview de Clotilde Levillain, Directrice générale adjointe de RTE

Un accord de répartition des coûts du projet d’interconnexion entre la France et l’Espagne, Golfe de Gascogne, a été établi en septembre 2017 entre la CRE et la CNMC. Quels sont les prochains défis pour ce projet ?

Cothilde Levillain : Fin janvier 2018, dans la continuité de cet accord, la Commission européenne a annoncé l’octroi d’un soutien financier d’un montant de 578 millions d’euros pour le projet d’interconnexion à courant continu Golfe de Gascogne, représentant un tiers de l’estimation du coût du projet. C’est le plus important soutien financier obtenu pour un projet d’infrastructures énergétique par la Commission – ce qui confirme le fort intérêt de l’Europe pour ce projet. Cet accord a ensuite été entériné en juillet, lors du Sommet de Lisbonne entre l’Espagne, la France
et le Portugal.

En outre, le « fuseau de moindre impact » – c’est-à-dire le couloir dans lequel passera l’interconnexion – a été validé par le préfet d’Aquitaine en mai de cette année. Le prochain défi consiste
donc à définir le tracé précis de la liaison qui fera l’objet d’une enquête publique ouverte à tous les citoyens. Cette étape se fera dans le dialogue constant et en concertation avec tous les acteurs du territoire pour garantir que ce tracé représente l’impact le plus faible pour l’environnement et les activités économiques de la région tout en respectant l’équilibre économique du projet.
Au terme de ce processus, nous espérons que le projet sera déclaré d’utilité publique par l’État, condition nécessaire au démarrage des travaux.

Par ailleurs, c’est également un défi technologique qui se présente à nous. Des études géotechniques sont d’ores et déjà en cours pour sonder les fonds marins et définir les différentes routes possibles sur le plan technique dans ce fuseau de moindre impact. Par exemple, le passage du Gouf de Capbreton, canyon sous-marin dans le Golfe de Gascogne, nous imposera d’être particulièrement innovants.

Enfin, il faut dès à présent prévoir la phase de construction impliquant de faire travailler ensemble différents métiers et savoir-faire. Des appels d’offres vont être lancés, conjointement avec nos homologues espagnols, pour la fourniture des câbles et leur pose dans le canyon, et la construction des stations permettant la conversion et la transformation du courant alternatif en courant continu ou inversement.

Quel regard posez-vous sur la coopération entre les gestionnaires de réseau européens en ce qui concerne le développement des infrastructures de transport ?

Des réseaux électriques européens interconnectés sont essentiels pour la sécurité énergétique européenne et sa compétitivité, ainsi que pour l’atteinte des objectifs de décarbonisation et de
lutte contre le changement climatique pour lesquels l’Union Européenne s’est engagée. C’est une politique claire soutenue par l’Union européenne dans laquelle s’inscrit la France, comme
l’a rappelé le président de la République, lors du Sommet de Lisbonne fin juillet 2018.

Pour atteindre ces objectifs, RTE et ses homologues européens se sont rassemblés pour créer en 2007 ENTSO-E, l’association européenne des gestionnaires de réseau de transport d’électricité
(GRT). Elle a notamment un rôle essentiel d’identification des besoins de développement en infrastructures d’interconnexion à l’échelle européenne pour accompagner la transition
énergétique, plus particulièrement à travers l’élaboration du plan de développement du réseau à 10 ans (le TYNDP – l’équivalent européen du schéma décennal de développement du
réseau) qui analyse la valeur socio-économique des projets d’interconnexion pour l’Europe. RTE et ses homologues GRT doivent travailler sur la robustesse des analyses du TYNDP afin de pouvoir décider de l’investissement de projets de long terme dans un avenir incertain, du fait de la transition énergétique.

En outre, les GRT mettent en place des méthodes régionales communes de calcul des capacités commerciales aux frontières qui doivent permettre une optimisation de l’utilisation des interconnexions dans l’exploitation du système électrique à terme. Par ailleurs, il est nécessaire de travailler avec nos voisins dans l’identification des goulots d’étranglement internes à nos pays
frontaliers qui ne permettraient pas une utilisation efficace des interconnexions.
Cette coordination progresse de façon continue avec ENTSO-E, mais aussi sous l’impulsion exigeante de la CRE et de ses homologues, de l’ACER et de la Commission européenne, afin de tirer le meilleur parti du développement des interconnexions.

Les exemples récents de projets d’interconnexion avec l’Angleterre, l’Italie ou l’Espagne montrent que la coopération des différents GRT est de qualité et permet aux projets de progresser dans les meilleures conditions. Cette coopération est indispensable pour trouver les meilleures solutions techniques, économiques et sociétales.