La « Trading Region France » (TRF) est un modèle de coopération entre deux gestionnaires d’infrastructures de gaz naturel pour créer un marché plus fluide, avec un prix unique et renforcer la sécurité d’approvisionnement.

A compter du 1er novembre, l’accès au réseau de transport de gaz naturel français sera simplifié avec la mise en œuvre d’une zone de marché unique. La « Trading Region France » (TRF) est l’aboutissement d’un long processus puisque le marché français est passé de cinq zones en 2005 à trois en 2009, puis à deux en 2015. L’originalité de cette fusion réside dans la coopération des deux gestionnaires de réseaux. Dominique Mockly, directeur général de Teréga, et Thierry Trouvé, directeur général de GRTgaz, reviennent sur cette aventure.

La zone unique de marché de gaz entre en service le 1er novembre 2018. Quelles sont vos impressions à l’approche de cette date ?

Dominique Mockly (DM) : Après un chantier de deux ans, il y a toujours un peu de stress au moment de franchir la ligne d’arrivée. Toutes nos équipes sont mobilisées. Nous ressentons un grand sentiment de fierté. La mise en œuvre de la TRF est l’aboutissement d’une superbe aventure humaine de 15 ans pour rationaliser les zones de marché, qui a engagé les équipes des gestionnaires de réseau de transport (GRT), le régulateur et le législateur. C’était formidable pour une entreprise régionale de taille moyenne comme la nôtre d’avoir construit cela aux côtés de GRTgaz, ce qui nous permettra d’intervenir sur de nouveaux marchés au niveau national et européen. Pour autant, à la veille de changer de dimension, nos équipes ne ressentent pas d’appréhension. Nous fonctionnons déjà en très bonne coopération avec GRTgaz au sein de la TRS. Nous allons exercer le même métier dans un cadre plus ouvert.

 

Thierry Trouvé (TT) : Je résumerais notre ressenti en deux mots. Le premier est « sérénité ». Tout est prêt pour la mise en service. La mise en gaz a été finalisée en juillet. L’implémentation des systèmes d’information est bien avancée. Le deuxième mot est « fierté ». Les gaziers sont des gens très discrets, mais nous pouvons être fiers de ce que nous avons réalisé collectivement. Tenir les délais était un vrai challenge. Val de Saône et le renforcement de Gascogne-Midi marquent aussi la fin d’une période de plus de plus de dix ans d’investissements importants  dans les infrastructures de réseaux. Nous avons mené ces projets sans faire de bruit, sans accidents industriels ni dérapage dans les coûts. Tous ceux qui ont participé à cette grande aventure peuvent être fiers de ce qu’ils ont réalisé.

 

Quels sont les bénéfices apportés par cette zone unique de gaz aux consommateurs ?

 

DM : Vu des expéditeurs, la zone TRF représente une plus grande simplicité de fonctionnement. Auparavant, ils devaient équilibrer les volumes entrant et sortant dans chaque zone. Maintenant, on passe à un système entrée-sortie à la maille France. Dorénavant, nous acheminerons le gaz des expéditeurs quel que soit leur point d’entrée sur le réseau français et quel que soit le point du réseau où se trouveront les sites de leurs clients. Le consommateur va y gagner en transparence.

 

TT : Je vois trois bénéfices pour les consommateurs. Tout d’abord le marché sera plus attractif et, on peut le souhaiter, plus compétitif. Cela va se traduire par un prix du gaz unique en France. C’est une bonne chose pour les consommateurs du sud de la France. Nous avons à plusieurs reprises connu des écarts de prix entre les deux zones avec des prix significativement plus élevés dans le sud. Ensuite, le marché unique représente un plus gros volume de consommation. Il sera donc plus profond, plus liquide et moins volatile. On peut espérer qu’il attirera plus de gaz. Cela est de nature à conduire à de meilleurs prix de marché. Enfin, le renforcement de la sécurité d’approvisionnement rend le marché, et en particulier le sud de la France, moins dépendant de l’approvisionnement en GNL.

 

« La “Trading Region France” est un exemple d’unification qui pourrait inspirer les GRT des pays voisins. » (Dominique Mockly)

Comment ont été pensés les projets d’infrastructures qui permettent la réalisation de cette zone unique ? Quelles sont les principales difficultés que vous avez rencontrées ?

 

TT : Le projet qui va entrer en service a été réalisé en essayant de rendre le service attendu au meilleur coût. Une autre version était possible avec l’augmentation de la capacité de transit par le couloir rhodanien. Avec Teréga, nous avons cherché une solution pour réduire les investissements au strict minimum. Cette fusion des zones est rendue possible par deux choses indissociables : la réalisation de nouvelles infrastructures et la mise en œuvre de mécanismes de marché qui permettent de faire fonctionner la zone même quand les infrastructures sont insuffisantes. C’est une façon innovante de concevoir les choses. Il a fallu imaginer et discuter ces dispositifs supplémentaires et les faire comprendre aux acteurs de marché. Un serious game a été lancé comme un support concret de discussion. Il a fallu de nombreuses réunions de concertation. Néanmoins, il y a eu une véritable volonté de tous les acteurs d’y arriver.

 

DM : Nous n’avons pas rencontré de difficultés particulières pour obtenir les permis et les autorisations. La nouvelle canalisation longe un gazoduc existant. Les propriétaires des terrains traversés nous connaissent et savent que nous respectons nos engagements. Le plus difficile a été de mettre en place les modalités d’échanges d’information et de données communes pour que des réseaux gérés par deux GRT fonctionnent comme une seule zone.

 

Comment se sont déroulés les travaux entre Teréga, Grtgaz et la CRE depuis 2008 ?

 

DM : Je dirige Teréga depuis deux ans seulement, mais il me semble que, depuis le départ, tout a reposé sur une grande interaction et une grande confiance avec GRTgaz et le régulateur. Tous les acteurs ont été mis dans la boucle dans le cadre de la concertation gaz. Il fallait trouver les bonnes solutions qui conviennent à tout le monde. Ces travaux se sont faits dans la continuité des travaux réalisés pour la TRS. Il y a eu une grande fluidité entre GRTgaz et Teréga et les arbitrages ont été rendus naturellement.

 

TT : La mise en place de la TRF est une réussite industrielle, mais c’est aussi celle d’une méthode de concertation. Dans un premier temps, nous avons travaillé avec Teréga pour proposer à la Cre une alternative au projet coûteux de doublement de l’artère du Rhône. Ce projet a ensuite été présenté aux expéditeurs et discuté en Concertation gaz. Pour fusionner les zones, il a fallu construire un corpus de règles communes, répartir les rôles pour la commercialisation des capacités, harmoniser les interfaces des systèmes d’information et prévoir des modalités de compensations financières entre les deux opérateurs. Dans le cadre de l’élaboration de la TRS puis de la TRF, nos entreprises ont appris à échanger, à travailler ensemble et à se coordonner. Chacun a pris sa part du travail. Nous espérons que la Cre sera satisfaite du résultat.

« La mise en place de la “Trading Region France” est une réussite industrielle, mais c’est aussi celle d’une méthode de concertation. » (Thierry Trouvé)

En quoi la dernière délibération de la CRE en juillet dernier vient compléter le dispositif de mise en œuvre de la zone unique ?

 

DM : Des mécanismes de marché sont à la main des GRT et peuvent être activés à notre demande. Cette délibération permet d’acter la nature de nos interventions sur le marché pour équilibrer nos zones, ce qui clarifie nos relations avec l’ensemble des acteurs de marché.

 

TT : Les GRT auront à leur disposition des outils de marché, à savoir le spread localisé, le flow comitment et un mécanisme de restriction de capacité. Il était important que les modalités de leur mise en œuvre soient clairement fixées dès la mise en œuvre de la TRF pour pouvoir les actionner en cas de congestion.

 

Comment cette zone unique va permettre de positionner le marché français du gaz au sein de l’Europe ?

 

TT : D’un point de vue physique, nous ne créons pas de nouvelles interconnections avec les pays voisins. Mais en termes de marché, étant donné le poids prédominant de la zone nord les prix de la TRF devraient être corrélés à ceux de TTF la plupart du temps. Nous pouvons aussi penser que le marché sera plus fluide et plus profond et donc que les transporteurs auront moins d’hésitations à décharger du GNL sur le marché français.

 

DM : Vue de nos partenaires européens, la France apparaît pour la première fois comme une zone unique. Le marché sera plus fluide et plus accessible. Nous avons réussi à construire une vision unique des infrastructures de gaz, sur un réseau gazier étendu et avec deux opérateurs qui coexistent. Nous avons construit avec GRTgaz un modèle de coopération et de participation tout en ouvrant au maximum le marché. La TRF est un exemple d’unification qui pourrait inspirer les GRT des pays voisins.