Regards croisés : Antoine Autier (UFC Que Choisir) – François Carlier (CLCV)

Les organisations de défense des consommateurs portent une attention vigilante à l’ouverture des marchés du gaz naturel et de l’électricité. Elles ont accompagné la libéralisation par l’information des clients particuliers et l’organisation d’achats groupés, mais elles dénoncent sans relâche les pratiques commerciales trompeuses de certains fournisseurs. Antoine Autier, responsable adjoint du service des études d’UFC Que Choisir, et François Carlier, délégué général de CLCV, soulignent le manque d’offres innovantes, demandent une plus grande transparence sur les offres vertes et conseillent de privilégier les comparateurs de prix indépendants.

Comment envisagez-vous la fin prochaine des TRV de gaz naturel ?

Antoine Autier : À l’occasion du passage de nombreux consommateurs en offres de marché, des dérives sont possibles. Certains démarcheurs pourraient chercher à forcer la main des consommateurs. Par ailleurs, à l’instar des tarifs réglementés qui jouaient un rôle de pivot, il serait souhaitable de maintenir un prix référentiel ou, tout du moins, d’obliger les fournisseurs à communiquer de façon harmonisée sur leurs offres. Quant à l’avenir des TRV d’électricité, c’est le flou. Nous sommes préoccupés par le maintien du niveau du plafond de l’ARENH, qui pousse l’ensemble des prix à la hausse. Le projet de nouvelle régulation soulève également de nombreuses questions.

François Carlier : Nous aurions préféré que les TRV soient maintenus mais, suite à la décision du Conseil d’État, nous ferons contre mauvaise fortune bon cœur. En revanche, nous serons attentifs à ce que proposeront les fournisseurs en cas de fluctuations importantes sur le marché de gros. À l’occasion de la fin des TRV, beaucoup de sites vont basculer. Il faudra faire œuvre de pédagogie. Il faudrait interdire le porte à porte au moins jusqu’à la fin des TRV de gaz pour éviter le démarchage agressif.L’ouverture des marchés du gaz naturel et de l’électricité s’accélère.

Quel bilan en faites-vous ?

François Carlier : Le marché du gaz naturel s’ouvre progressivement. La libéralisation de ce marché nous semble viable. A contrario, comme nous l’avons écrit récemment à la Commission européenne, l’ouverture du marché de l’électricité ne tient fondamentalement pas, à cause de la rente nucléaire. Pour le consommateur, les bénéfices sont très limités. Il n’y a pas eu d’innovation technologique qui aurait pu faire baisser les prix et permettre la concurrence. De ce fait, les fournisseurs essaient de gagner des parts de marché en usant très intensivement de pratiques commerciales parfois agressives et trompeuses. Le bilan que nous faisons de l’ouverture du marché de l’électricité est fermement négatif.

Antoine Autier : Même si la question du bien-fondé de la libéralisation du marché de l’électricité peut se poser, il s’agit maintenant de l’organiser au mieux. Le marché du gaz s’est ouvert plus vite, mais dorénavant la capacité des consommateurs à faire jouer leur éligibilité progresse sur les deux marchés. Les consommateurs savent qu’ils peuvent changer de fournisseur sans risque de coupure. De plus, l’arrivée de nouveaux grands acteurs qui ont une certaine notoriété est de nature à les rassurer.

Les consommateurs sont-ils suffisamment informés pour bénéficier de la grande diversité des offres ? Que pensez-vous des comparateurs ?

François Carlier : L’information existe. La CRE, le Médiateur national de l’énergie, les associations mènent des actions. Le problème réside plutôt dans le caractère trompeur de l’information diffusée par certains fournisseurs, quand, par exemple, des démarcheurs se font passer pour des agents d’Enedis. Sur les comparateurs d’offres, nous avons un avis nuancé. Nous avons parfois dû engager des contentieux en justice. Les consommateurs doivent avoir conscience que ces outils, en dehors de celui du médiateur, ne recensent qu’une partie des offres. Les comparateurs peuvent favoriser les fournisseurs qui leur versent les commissions les plus importantes. C’est une bonne chose que la CRE se penche sur les pratiques de ces acteurs. D’autant plus que c’est beaucoup via des comparateurs que les fournisseurs alternatifs gagnent des nouveaux clients.

Antoine Autier : Les consommateurs sont bien informés sur le fait qu’ils peuvent changer de fournisseurs. Le choix entre les offres pourrait se compliquer avec l’arrivée de la tarification dynamique en 2021. Concernant les comparateurs d’offres, les clients doivent rester vigilants car seuls le comparateur du MNE et celui développé par l’UFC-Que Choisir sont vraiment indépendants de toute relation commerciale avec les fournisseurs. Nous nous félicitons que la CRE ait décidé d’étendre ses missions de surveillance aux comparateurs.

Ces offres permettent-elles aux consommateurs de participer à la transition énergétique ?

Antoine Autier : Pour le moment, il n’y a pas véritablement d’offres innovantes. Elles restent en général limitées au système heures pleines/heures creuses ou aux tarifs week-end. L’introduction de quatre plages horaires dans le Turpe 6 pour les petits sites, comme l’envisage le régulateur, apportera peut-être un changement. L’innovation devait essentiellement passer par Linky. Mais ce compteur, n’ayant pas d’afficheur déporté, est plus communicant qu’intelligent. Il faut avoir à l’esprit que les consommateurs ne cherchent pas à gaspiller l’énergie. L’essentiel de l’énergie consommée par les ménages correspond à des besoins. La possibilité de moduler cette consommation n’est pas si importante.

François Carlier : Nous ne nous sommes pas joints au concert anti-Linky. La télérelève permet d’avoir des factures basées sur la consommation réelle, ce qui est un grand progrès. Ensuite, le compteur va aider à mieux gérer le réseau. Maintenant, il faut faire la démonstration des économies qu’il peut apporter et les répercuter sur les factures. Il existe très peu d’offres innovantes. De toute façon, on observe dans les pays où des compteurs communicants sont installés depuis plus longtemps que les offres d’effacement de pointe sont peu souscrites par les particuliers. Globalement, ils ne sont pas intéressés par ce genre de démarche. Les gains ne sont pas suffisamment importants et les consommateurs résidentiels ne sont pas des optimisateurs professionnels. Il faudra attendre une vraie rupture technologique, probablement celle du stockage, pour qu’une innovation intéressante puisse être proposée.

Quels sont, selon vous, les points sur lesquels les consommateurs doivent être vigilants concernant les offres qui leur sont proposées ?

Antoine Autier : Il est important d’examiner en détail les propositions tarifaires. Nous conseillons aux consommateurs de privilégier les prix fixes. Même si on s’engage sur un, deux ou trois ans, la réglementation permet aux clients résidentiels de changer de fournisseur à tout moment si une offre plus intéressante se présente. Enfin, quand on utilise les comparateurs de prix, il est essentiel de remplir soigneusement ses caractéristiques de consommation pour obtenir une offre qui corresponde au mieux à son profil.

François Carlier : Les consommateurs doivent être particulièrement vigilants aux offres promettant des réductions. Ces baisses s’appliquent au tarif hors taxes et hors abonnement. Il faut multiplier par 0,6 la réduction affichée pour avoir une idée de la réduction finale. Nous conseillons également d’éviter les prix indexés avec des formules qui peuvent être un peu risquées.

Dans son rapport, la CRE note le développement des offres d’électricité vertes. Quel est votre point de vue sur ces offres ?

François Carlier : Le concept d’électricité verte est complexe et il restera toujours une part un peu contestable. Nous sommes autrement plus critiques sur les offres dites « neutres en carbone » qui commencent à apparaître. Elles correspondent au mix français adossé à une compensation de la part fossile, mais souvent le dispositif de compensation n’est pas explicité.

Antoine Autier : Les offres vertes sont de plus en plus nombreuses et ont beaucoup de succès, mais il est difficile de juger à quel point cet engouement est lié à leur prix particulièrement attractif. La difficulté est de savoir ce que recouvre la dénomination « vert ». L’UFC Que Choisir n’émet pas de recommandation sur ce qui serait du « vrai vert » ou du « faux vert », mais nous insistons pour que les clients aient accès à des informations précises. Tous les consommateurs n’ont pas les mêmes exigences. Le label ADEME devrait apporter une certaine harmonisation dans la communication.